Espaces en non mixité : par qui, au bénéfice de qui ?

  • Catégorie : Les Braises
  • Publié le : Mon 28 April 2025
  • Autaire : Irrlicht

Cet article est le premier de sa catégorie. Je vous invite à lire la description de la catégorie "Les Braises" pour un peu de contexte.


Lorsqu'on parle de non mixité, j'ai vraiment l'impression qu'on passe sans cesse à coté du sujet. Notamment, je pense qu'on réfléchi mal la question : c'est quoi le but d'un évènement en non mixité ?

Le plusse souvent, les réponses à cette question feront appel à la notion de confort et de sécurité. De mon expérience, c'est très rare que les gens admettent que c'est cela qui est cherché. J'ai plutôt vu des "euphémismes" à peine déguisé. En gros "on veut être tranquille". Mais tranquille et tous ses synonymes, ça veut justement dire ça : en sécurité et confortable.

Et il me semble que manque à cette perspective les aspects suivants (notamment) :

  • Qui est en sécurité ?
  • Qui est confortable ?
  • Comment politiser la non mixité ?

Confort et sécurité, pour qui ?

D'une part, l'angle mort de "qui ?" au sens de "quels publics ?".

Je résiste pas à prendre un exemple : mettons un évènement en non mixité entre gouines. Et que cet évènement accueille aussi les meufs cis. Tout le monde se sent vraiment en sécurité avec des meufs cis ? Sous prétexte qu'elles ne sont pas des mecs, elles seraient sans danger ? Pourtant on sait les dingueries essentialistes que n'importe quelle personne cis peut sortir, la fétichisation… Et puis les potes cis, même quand ce sont des meufs, elles sont tout à fait capable d'emprise et d'agression. Les espaces lesbiens ne sont pas safe. Et idem, vous vous sentez en sécurité sans condition avec des meufs trans ? Toutes les meufs trans ? Pourtant on le sait toustes : être trans ne protège pas d'avoir intégré des fonctionnements dangereux pour celleux sur qui on a du pouvoir. C'est le principe de "nous sommes toustes racistes". De la même manière, nous sommes toustes transphobes, sexistes, agistes, validistes… C'est ça le poids des structures : on y échappe pas.

Entendons-nous bien : je ne dis pas qu'il faut avoir peur de tout le monde. Et ici je donne des exemples concernant des meufs, mais c'est vrai pour les personnes trans masc, personnes non-binaires… Vous l'aurez compris, ce que je dis c'est que personne n'est safe.

Je vais anticiper un argument : "oui mais on est moins en danger" ou autres qui pourraient ressembler à "les mecs c'est plusse dangereux". C'est un type d'argument vraiment difficile à tenir. Si on regarde les grandes tendances des actes violents sur les personnes minorisés, l'argument se tient peut-être. Mais dans des espaces aussi restreints ?

Je sais pas vous, mais mon quotidien n'est pas rempli de mec cis hétéros. Bien-sûr y'en a plein, et ils peuvent me causer bien des torts. Mais pour quiconque est dans des milieux LGBT et circulent essentiellement en leur sein, il y a fort à parier que les proches et les amies, ce sont aussi des personnes LGBT. Et dans ce cas, si je dois subir de la violence, c'est bien plusse probable que ça vienne d'une meuf cis, d'une personne trans…

Tout ceci ne prend pas en compte les formes moins conscientisées - en tout cas j'ai l'impression - de violence. Si quelqu'un doit m'agresser dans la rue, soyons honnête, ce sera très probablement un mec cis. Ça peut être par homophobie, transphobie, misogynie, faites votre sélection 😆. Mais ce n'est pas un mec cis qui détruira mon accès à mon réseau de solidarité. Les personnes qui en ont les moyens, ce sont toutes des personnes trans. Il suffira que je dise quelque chose qui dérange trop, ou qui soit suffisamment choquant, ou simplement qui perturbe trop un certain statu quo. Je vis depuis quelques années avec la certitude : mon cancel viendra. Il ne s'agit pas de s'apitoyer sur mon sort ou de me plaindre. Et ce n'est pas simplement ma parano qui me joue des tours. Si je pense à ça, c'est parce que je l'ai vu arriver. Plusieurs fois. Dans différent type de milieux LGBT.

Une chose que j'aborde peu, mais qui est très importante à avoir en tête ici, c'est le sujet du racisme. J'ai pas d'exemple à donner que je puisse me permettre de partager. Mais si vous avez déjà écouter des personnes non-blanches parler de leurs vécus dans les milieux LGBT blancs, vous savez qu'il y a cargaisons de problèmes. J'aimerai bien partager le texte d'un camarade sur le sujet, mais j'ai pas de version publiée quelque part… Qui se sent en sécurité dans une pièce remplie de queer blancs ?

Autre sujet central : le validisme. Dans presque tous les évènements où je me rends - a quelques très, très rares exceptions - personne ne porte de masque pour protéger ellui et les autres du covid. Autant vous dire que quand on est quelqu'un qui fait attention à ce sujet - parce que c'est nécessaire, pour tout le monde - on se sent pas bien. Et encore, je compte parmi les personnes qui peuvent se permettre de prendre le risque d'y aller avec un masque alors que rien autour n'est mis en place. Tout le monde n'a pas cette possiblité. Qui se sent en sécurité dans ses espaces sans auto-défense sanitaire ?

Je pourrais continuer cette liste longuement en abordant plein d'oppressions différentes : la classe, l'agisme vis-à-vis des personnes mineures, la grossophobie visant les personnes grosses, le sanisme touchant les personne fols, la toxicophobie vis-à-vis des gens qui consomment des drogues,… C'est un peu long, fastidieux et ça ne ferait que mettre en exergue les sujets que j'ai oublié ou que je ne connais pas.

Le fond, c'est que ne se sent en sécurité que les gens pour et par qui l'espace a été pensé. Trop souvent, les personnes dans un espace non-mixte ne se sentent pas en position de pouvoir vis-à-vis d'une autre minorité, parce qu'iels se pensent comme "la minorité", celle que l'espace a été pensé pour accueillir. Je dirais même que trop souvent, iels se sentent "les plusse minorisés", parce que quand on a le nez dans ses problèmes, on a vite tendance à pas voir qui on empêche d'accéder à nos espaces, ou les excuses qu'on se trouve pour le faire en connaissance de cause. Il me semble que cet aspect spécifique est particulièrement présent dans les espaces blancs.

La sécurité n'est pas le confort

Il me paraît fondamental d'aborder la distinction entre sécurité et confort.

Lorsqu'on construit un espace non-mixte, on parle souvent d'avoir un espace de respiration, un espace où l'on s'aménage temporairement, un moment où l'on aura pas à supporter les micro-agressions. Il ne s'agit pas toujours de pas être en danger directement. Mais aussi de pouvoir éviter l'inconfort d'être dans un endroit où l'on va devoir expliquer, voir justifier, la forme que prend notre existence. Et là encore, on tombe sur le même angle mort : celleux qui se sentiront bienvenus, le seront parce qu'iels pensent que leurs sujets principaux ne seront pas remis en question. Pour une non-mixité trans, on se dit qu'on pourra tranquillement être trans sans avoir à donner des définitions de bases ou justifier la forme de son corps, ses choix vestimentaires ou préciser ce qu'on a entre les jambes1

Mais un autre inconfort que l'on évite lorsqu'on crée une non-mixité, c'est celui d'être confronté à ce qu'on a pas remis en question. Celleux qu'on rejette par la non-mixité, c'est aussi bien souvent des gens qui ne correspondent pas à la vision qu'on a du monde et des sujets politiques. Une liste bien agencée d'étiquettes permet de s'assurer que se sentiront rejetées des personnes qui ont des vécus qui ne collent pas aux narratifs traditionnels qu'on admet au sein de ces espaces. Si on a pas envie de se poser certaines questions, une non-mixité bien fabriquée fera en sorte que les indésirables s'excluent elleux-mêmes. Quand j'écris "bien fabriquée", notez qu'il ne s'agit pas de parler de malveillance : une ignorance non questionnée et maintenue est suffisante. "Maintenue", car ce n'est pas que personne ne pointe du doigt les ignorances ou imprécisions de certaines approchent, mais bien qu'il y a de la résistance au questionnement de ces habitudes et schémas de pensée.

Hors on peut tout à fait être en sécurité tout en étant inconfortable, cela me parait même souhaitable.

L'autre aspect de la non-mixité comme outil pour créer des espaces de confort, c'est qu'une telle approche rendue systématique, poussent chacun et chacune à s'enfermer dans des espaces toujours plus restreints, correspondant à la collection d'étiquettes qu'iels ont besoin de voir respectées. Cette quête sans fin nous poussent a créer des espaces toujours plus petits, qui en finissent par être rabougris et étouffant pour tout le monde, même celleux qui pensent en bénéficier.

Repenser la non mixité comme outil politique

Ce que je vise dans tout ça, c'est clairement l'intersectionnalité au sens de : l'enchevêtrement des systèmes d'oppressions et la complexité des rapports de pouvoir qu'ils créent. Parce que c'est de ça dont il est question fondamentalement : de pouvoir.

Les non-mixités, même lorsqu'elles sont spécifiées via une liste des personnes incluses, ont pour objectif principal de rejeter les personnes avec qui on ne sent pas en sécurité. On se positionne toujours vis-à-vis des systèmes d'oppressions, parce qu'on cherche à éviter que les perosnnes en position de domination puissent exercer leur pouvoir sur nous. Dans un espace en non-mixité trans, on tente d'éviter le pouvoir normalisateur du regard et de la pensée cis sur nos corps et nos vécues. Lorsqu'on exclu les hommes cis, c'est le pouvoir qui leur est donné via le patriarcat que l'on cherche à restreindre.

Seulement, lorsqu'on est focalisé à se protéger des celleux qui ont du pouvoir sur nous, on en vient à ignorer ou minimiser le pouvoir qu'on a sur les autres.

Il me semble qu'en premier lieu, les espaces non-mixtes ont été pensés avec un objectif d'efficacité politique : exclure les personnes en position de pouvoir au sein d'un système que l'on combat, c'est pouvoir se concentrer sur faire avancer l'action et définir des stratégies. Car la présence d'une personne allié, c'est toujours devoir tergiverser sur des sujets qui sont acquis pour l'essentielles des personnes concernées. On est bien mieux à discuter entre nous des sujets de fond sur lesquels il y a débat, en laissant l'opportunité aux alliées de se former ailleurs et par d'autres moyens. C'est en tout cas en ce sens que les espaces politiques non-mixtes devraient être constitués à priori. Tout en gardant en tête qu'on ne peut pas se contenter d'espaces non-mixtes. Il faut aussi des espaces mixtes pour pousser les personnes en position de pouvoir aux changements, offrir aux alliés des espaces où se former… C'est l'efficacité et les freins qui devraient guider la structuration de nos espaces. Toutes autres approches me parait être une création d'un entre soi, voir pire, une clique.

Concernant l'inconfort, nos espaces militants doivent l'accueillir. Si on admets que l'objectif des espaces militants est aussi de faire progresser les personnes qui y participent, alors nous devons intégrer que ces espaces doivent être propices au changement. Et le changement n'est pas confortable. Il s'agit de racisme pour les espaces blancs. Mais aussi d'anti-validisme et anti-sanisme pour tous les espaces. Mais même les milieux trans ont encore beaucoup à apprendre pour faire la peau à l'essentialisme2.

Lorsqu'il s'agit d'espaces dédiés à la socialisation - d'espaces "évènementiels" - nous devons arrêter de construire nos conforts à priori. La non-mixité pour ce genre d'espace ne doit pas servir à s'aménager un petit coin de confort pour soi et celleux qui nous ressemble. Si nous voulons être radicals, si nous voulons être fondamentalement anti-fascistes, nous devons prendre la question du confort dans l'autre sens : acceptons sans équivoque que toute personne fait partie de notre communauté. Et partons de ce principe pour co-constuire, toustes ensembles, des espaces confortables. Cela veut dire accepter que nos erreurs et angles morts soient signalés et mettre en place, pour la fois d'après, ce qu'il faut. Non plu exclure par défaut, mais produire les efforts pour inclure.

Nous ne devrions pas nous contenter d'espaces atrophiés, nous repliant sur nous-mêmes. Travaillons à créer des espaces aussi larges que possible, où tout le monde puisse venir.

Plusse que jamais, nous avons besoin de mixité.

  1. Soyons honnête, c'est loin d'être aussi simple et les milieux trans ne sont pas du tout exempts de leur clichés et questions gênantes ↩︎
  2. Décidément c'est dur de résister à la tentation des listes d'oppressions… ↩︎