Le temps de la révolte
J'aimerai que les regards français qui se tournent en ce moment vers les États-Unis entendent et comprennent ce qui y est dit par les personnes non-blanches là-bas, et notamment noires :
Ce n'est pas nouveau. Rien de ce que fait ICE n'est nouveau. Les déportations ont toujours existées, sous toutes les administrations (Républicains ou Démocrates). Les meurtres, les arrestations arbitraires, les violences, les mensonges, l'emprisonnement en masse,… Rien de tout ça n'est nouveau.
Mais il serait faux de dire que "rien n'a changé" (je crois).
Il n'y a de nouveau dans le comportement de ICE que l'échelle, la catalyse de système déjà en place : ce que ICE fait, c'est la même chose en plusse intense, plusse rapide, partout en même temps, en faisant encore moins semblant de se cacher. Les différentes administrations démocrates le faisait aussi, en faisant semblant de le dissimuler. Ce n'est qu'une forme d'accélération, une intensification, mais pas un phénomène nouveau. Du tout.
Ce qui est nouveau, c'est que des populations blanches qui jusque là fermaient les yeux, commencent à s'y opposer. Ce qui est nouveau, c'est qu'ils tuent maintenant arbitrairement des blancs pour des raisons semblables qu'ils tuent arbitrairement des personnes non-blanches depuis des dizaines, et des dizaines d'années. C'est lorsqu'on commence à s'y opposer que la police nous traitent comme les autres (et encore…).
Le fascisme c'est le colonialisme qui rentre à la maison. C'est la violence qui était réservé aux non-blancs en occidents et dans les territoires colonisés, qui se met à toucher aussi les blancs. Perturbant leur tranquillité.
Une fois cela saisi, dans toute son ampleur et son horreur — et je sais que c'est déjà un défi pour beaucoup — alors retourner son regard vers la France. Ce que ICE fait aux États-Unis, la police le fait en ce moment, et depuis des dizaines d'années, en France, à des personnes noires et arabes, que ce soit sur le continent ou dans les territoires colonisés. La police a toujours été et est en ce moment même, aussi violente que ICE envers les personne noires et arabes.
C'est vraiment important. Ça arrive en ce moment. Dans votre ville. Tous les jours. Des victimes comme Nahel il y en a des dizaines par années, tous les ans. Des victimes comme Babacar aussi. Et au fond, vous le savez. Il y a les cas que j'ai cité. Et avant il y a eu Zyed Benna et Bouna Traoré, et tant d'autres affaires médiatiques. Ainsi que toutes les affaires non médiatiques, tous les noms que "le grand public" ne connaîtra jamais, parce que se faire violenter par la police est tellement normal quand c'est a eux que ça arrive, que personne ne dit rien ou ne fait d'article dessus. C'est normal parce que nous l'avons laissé être normalisé.
Et il y a tout le reste de la violence qui n'est pas du meurtre directement. Je me souviens de ce témoignage d'un mec de quartier populaire qui disait qu'il s'était fait braqué par un flic pour la première fois à 14 ans, sur un contrôle au faciès dans son quartier. Cet autre mec en interview qui disait "y'a plusse de flic qui m'ont touché les couilles que meufs". Parler a quiconque à grandi identifier comme mec¹ et rapidement vous entendrez les histoires de violence, les agressions sexuels par les flics dès 14 ans. Oui fouiller un gamin de 14 ans quand t'es flic et lui toucher les couilles, c'est une purin d'agression sexuelle. Les témoignages existent par milliers. Textes, audio, vidéos.
Voilà. Tout ça c'est pas "bientôt", ou quand on aura "notre ICE à la Française" ou même en 2027 si l'extrême droite passe au pouvoir1. Si l'extrême droit passe au pouvoir, ce serait juste de l'essence sur un incendie. Le feu a pris depuis bien longtemps mais trop de blancs ferment les yeux, refusent de sentir la fumée et apprécie bien trop la chaleur des flammes. Ça arrive aux États-Unis depuis des décennies. Ça arrive en France depuis des décennies. C'est maintenant. Là. Tout de suite. Pour nous vivant en ce moment, ça n'a jamais commencé, ça a juste toujours été comme ça. C'est le réel de la violence d'un État suprémaciste blanc et de l'ordre Capitaliste.
Ce qui se passe aux États-Unis c'est que des blancs ont commencés à résister, alors l'État commence à les traiter comme des ennemis et a les traiter avec une violence similaire à celle que vivent depuis des décennies les personnes non-blanches. Et ne nous méprenons pas : même dans ces circonstances, face à ICE, à la police et dans les mouvements de révolte, il vaut mieux être blanc. Même dans ces circonstances, en tant que blancs on s'en sortira mieux.
Souvenons-nous des Gilets Jaunes, mouvement pendant lequel des populations blanches qui avaient pu être épargnées par la police jusque là, ont découvert avec stupeur ce que tant savaient et vivaient depuis leur enfance. Comment les blancs qui subissant pour la première fois la violence de l'État, avaient commencé à réaliser que c'est parce qu'ils s'étaient tenus sages jusqu'à maintenant qu'ils avaient été épargnés. De comment cette prise de conscience avait amené des discussions très tôt sur le fait que, malgré la violence subit pendant les GJ, le décalage existait encore avec les populations non-blanches et autres marginalisées. Que si ça permettait une prise de conscience, ce n'était en rien "la même chose". Que ça nous mettait pas à égalité. Les GJ ont été sévèrement punis par l'État pour s'être rebellés. Pendant ce temps depuis la naissance de la France, les personnes non-blanches vivaient la même chose, quotidiennement, toute leur vie, pour qui iels sont. On peut arrêter d'être GJ. On peut plier l'échine et se soumettre à l'État en tant que blanc, accepter l'ordre racial et ses promesses traitresses. Alors l'État relâcherait sa pression. Mais lorsqu'on est non-blanc la violence de l'État, de la police, on ne peut s'y souscrire. Les GJ allaient s'y confronter, par choix, par conviction, par besoin peut-être. Pendant que pour les personnes non-blanches, c'est la police qui fait irruption dans leur vie, dans leur intimité, dès le plusse jeune age, pour imposer sa violence sans jamais s'arrêter. J'ai en tête qu'on pourrait me rétorquer que ce système abject, on ne l'a pas choisi. On ne l'a pas construit. Qu'on est pas responsable de ce que nos ancêtres ont fait. D'abord je n'en suis pas sûr. Parce que si ce n'est pas nous qui prenons cette responsabilité, qui va le faire ? Et il faut bien que quelqu'un le fasse. Le refuser serait accepter de laisser les personnes non-blanches dans leur souffrance sans rien faire. Et notre responsabilité est là aussi : prendre pleine mesure des enjeux, de ce qui se passe, et refuser. Ne pas refuser activement, c'est collaborer. Et je l'écris en étant prêt à l'indulgence. Si l'urgence de la situation appel à un sursaut massif, je sais que ça ne fonctionne pas comme ça. Je sais que c'est difficile. Acceptons de faire peu, petit, bout par bout. Mais à minima faisons. À minima essayons. Ce n'est que si l'on passe à l'action que l'indulgence pour nos insuffisances pourra nous être potentiellement accordé. S'enfoncer dans l'inaction, c'est de la complicité.
Donc : Il faut un sursaut des personnes blanches. Pourquoi attendre l'accélération quand les raisons de la révolte sont déjà là. Je ne suis pas dupe. Je sais que ce texte ne fera pas naitre de révolte, et ce n'est pas mon objectif. C'est peut-être futile. Je ne sais pas. Mais en l'absence d'énergie de faire quelque chose de plusse efficace et utile, faut que ce qui me ronge la tête sorte. Parce que j'y crois quand même un peu, au fait qu'on peut faire mieux. Qu'on peut choisir collectivement de renverser ce système d'une violence inouïe et tout bonnement abjecte. Je sais aussi combien, pour une partie des gens, il est difficile de sortir de l'inertie dans laquelle nous enferme la culpabilité de pas avoir agis et réagis plus tôt. Une sensation de "trop tard" guidé par la honte.
Et franchement ? Nik ça. On emmerde la culpabilité. Notre culpabilité ne fera pas tomber la suprématie blanche. Seulement l'action.
Notre devoir de résistance c'est maintenant. "Trop tard" n'est pas un temps en politique. "Trop tard" c'est quand on sera mort. Tant que l'étincelle de la vie est nous, c'est encore moment de bouger. Le moment de la prise de conscience, de la révolte, n'a pas de date d'expiration. Il suffit de commencer.
Et ce sera long. J'aime rappeler que contre le fascisme, on ne fait pas un sprint, mais un marathon. Mais j'y préfère encore la métaphore du chemin. Un long chemin qu'il convient de parcourir collectivement. Ce que j'aime dans la métaphore de la marche, c'est qu'elle n'évoque pas un effort viriliste démesuré. Pas besoin d'être fort pour marcher. Le chemin de la révolte se parcours très bien en fauteuil roulant, y'a pas de pavé sur la route vers la libération. Et quoiqu'il en soit, on laissera personne derrière. Il suffit de d'avancer, de "marcher" (pour filer la métaphore). Et alors me vient un petit air de quand j'étais môme :
La meilleure façon de marcher, c'est encore la notre, c'est de mettre un pied devant l'autre, et de recommencer2.
En avant.