Questionnements sur la priorisation militante
Ce texte a d'abord été un post sur le Fédiverse
Parfois j'suis dans le doute sur ce qui ressemble, j'insiste "ressemble", à une forme d'injonction vis-à-vis du militantisme décolonial.
Pour illustrer, y'a quelques temps, y'a eu une engueulade vite fait sur un groupe parce quelqu'un à mentionner Monster (la boisson énergisante). Une personne à donc rappeler que BDS existe, et que Monster est dans le boycott. Je vous passe les détails, on s'est pris la tête sur un détail de la signification de l'expression "actionnaire minoritaire". Le minoritaire à été compris comme "pas important", comme une minimisation, alors que ça veut juste dire "pas majoritaire", c'est a dire, moins de 51% des parts. C'est osef, mais ça activait beaucoup d'émotions. Et des émotions un peu accusatoire : vous n'employer pas les bons mots et vous minimiser la violence subit par les palestiniens. J'ai ressenti que y'avait une attente : il faut s'indigner de ce que vivent les palestiniens. Tout le temps et quand quelqu'un exprime son indignation, il faut rejoindre celle-ci, immédiatement.
Cette attente me parait décalée, non pas que je la rejette, je comprends et rejoins cette indignation, mais qu'elle me semble exprimée maladroitement : il fallait accepter que le mot est pas juste, il fallait s'indigner, là maintenant, sur un détail, c'est ça qui était exprimé, et pourtant Monster c'est pas le problème. Bien-sûr, cela participe à l'horreur. Mais dans ce moment banal, je me disais : pourquoi la Palestine, et pas le Congo ? Ou le Yemen ? Ou pour être plusse proche de néocolonialisme français, le Mali ?
Je ne doute pas de l'engagement sincère pour la cause palestinienne de nombreuses personne, ni même de la personne qui s'indignait dans la boucle dont j'ai parlé. Et puis il faut bien choisir de se concentrer sur quelque chose, on peut pas tout faire. Vu l'urgence en Palestine, ça fait sens. Vraiment, c'est pas le choix que je questionne, c'est pas du tout mon sujet. Je veux être clair là-dessus.
Ce qui me questionne, c'est que cet échange me renvoie à l'ambiance politique dans les milieux de gauche radicale, tout le monde parle de la Palestine, et les media aussi en parlait un peu, en tout cas y'avait plusse de focus que sur d'autres choses (genre le Congo, vraiment au pif) même si c'était excessivement sous traité et mal traité. Cette ambiance, j'ai l'impression qu'elle apporte une injonction : maintenant, tu te dois de comprendre la situation en Palestine, tu te dois de savoir et, t'es pas vraiment de gauche, ou pas assez, ou t'es pas cohérent, si tu t'intéresse pas et tu connais pas le dossier.
Et je me dis pourquoi ? Pourquoi le Venezuela plutôt que la Palestine ? Pourquoi la Palestine plutôt que le Congo ? Ou le Congo plutôt que le Yemen ?
Courir après tout savoir, c'est une impasse et un piège : c'est impossible. On doit faire des choix. C'est douloureux, c'est injuste de vivre dans un monde qui nous force a faire ce genre de choix, mais je vois pas d'autres solutions pour être pertinent, que de s'accrocher à quelques trucs, et les faire bien.
C'est une remarque froide, ou mal réchauffée. L'indignation sélective à la lueur de l'actualité internationale, c'est un truc critiqué depuis des lustres. Et j'suis pas là pour jouer les "plusse malins que les plusse malins" . It's not a "gotcha". Simplement que j'ai envie de me questionner aussi sur comment moi j'ai pu réagir et faire d'une priorité, ce que l'actualité décide qui est la priorité. Ce qui marche aussi pour l'actualité locale, nationale. Rejoindre un mouvement de manifs et grèves, est-ce le bon choix quand on est une petite organisation politique, qu'on a d'autres missions et objectifs et qu'on sera obligé de les sacrifier pour s'y dédier ? Courir en manif toutes les semaines, plutôt que participer à construire localement, pour son quartier, pour sa communauté, n'est-ce pas une erreur ?
Ici, je mets des éléments en opposition, je fais une dichotomie. Mais j'insiste : je ne pense pas que cette dichotomie soit intrinsèque, universelle. Mais elle l'est pour moi, pour d'autre autour de moi, pour des camarades et des collectifs. Quand on fait certaines choses, on en fait pas d'autres. Parce que souvent nos collectifs handi fol LGBT, ils sont petits, plein de gens précaires avec des énergies limités, des galères, des empêchements, des mauvaises surprises, peu de ressources économiques et matérielles… On est obligé de faire des choix.
Et quand je vois les choix que j'ai fait ces 3 dernières années, y'en a qui me questionnement sérieusement. Quand tes enjeux, c'est les questions handi fol LGBT, que y'a plu de communauté qui tienne la route, que les groupes de support sont en sursis permanent pour des questions de ressources matérielles (argent, lieu, bouffe, médicament, médecin,…) ou de menaces perpétuelles de déchirement social, qu'est-ce qu'on fout à aller en manif ?
Il s'agit vraiment pas de juger. Et je suis capable de voir que si t'arrives pas a faire de l'auto-support, alors aller en manif ça a du sens. Que faire de l'auto-support c'est dur. Parce qu'on vit dans une société où tout ça a été détruit et que les gens (quoique ça veuille dire) ne le cherchent plu, ne savent plu le faire et ne le demande pas. On a toustes des réflexes individualistes et d'usager de service, parce que c'est ce qu'on nous enseigne. Alors refabriquer du communautaire, c'est hyper dur. Il y a beaucoup de résistance, de l'incompréhension totale : parfois je parle à des gens de ça, et j'ai l'impression que ça passe complètement à côté, on se comprends pas du tout. Il y a le sentiment d'impuissance aussi, "c'est pas faisable" je l'ai pas mal entendu. Parce que c'est dur, parce que y'a pas la thune, parce que la tâche est gigantesque, qu'elle fait tellement peur, que ne pas essayer, c'est plu confortable que de risquer de se prendre un mur.
Et puis oui, tout le monde est fatigué, vraiment. Nos vies sont complexes, dures. Y'a l'emploi, ou le chômage, ou le TDS, le peu de thune, la bouffe, le corps qui fatigue, les traumas, les violences,… C'est le chaos, c'est difficile. Et là dedans, très peu de gens investis, en comparaison du nombre de gens présents. Je veux vraiment pas faire une critique ici, j'veux accuser personne d'être fainéant·e·s. C'est pas une accusation, c'est une question, à personne en particulier, ni au public, mais pas rhétorique non plu.
Ces derniers temps, je parle pas mal avec des potes du fait que j'arrive pas à réconcilier deux choses que je pense vraies : oui, les gens font de leur mieux, avec leurs moyens, et sont fatigués. Et, j'trouve que y'a pas assez de participation, que les efforts sont quand même souvent fait par les mêmes (parfois j'me compte dedans, parfois non, mon égo est pas si grand), que quand c'est la galère, c'est quand même souvent les mêmes gens, et les mêmes profils, qu'on retrouve. Y'a des potes, j'ai construit ma relation avec elleux comme ça : les grosse galères urgentes des inconnues, on s'y retrouvait de temps à autres avec une impression que les autres étaient pas là. Mais c'est pas juste de dire ça non plu, parce que je les connais pas, les autres, je sais pas ce qu'iels font, et peut-être iels se disent la même chose de moi, qu'on me voit jamais là où ça compte, que je fais pas les bons efforts,…
Depuis un peu moins de 2 ans, je me dis que la piste de l'amour radicale, c'est une bonne piste. Que comme le dis une phrase que je sors de je ne sais plu où "you don't have to like them, but you do have to love them". Qu'il va falloir aimé tout le monde, offrir de la communauté à tout le monde, même celleux qui me font sentir abandonnée, même celleux qui me cris dessus injustement, celleux qui n'écoute pas ce que je dis parce que pour l'instant la nuance c'est trop douloureux. C'est trouver de l'empathie pour celleux qui n'en ont pas encore. C'est ne pas se rencontrer au milieu, parce que le milieu, il est pas atteignable pour tout le monde pour le moment, alors faire un peu de plusse soi. Être généreux.
Et c'est dur. C'est purin de dur.
Soyons honnête : j'y arrive pas. Je leur en veux, j'ai mal, j'ai peur, j'me sens seul·e ou isolé, j'ai l'impression qu'on est 12 à s'épuiser pour essayer de reconstruire le monde avec presque rien fasse à des entêté·e·s qui nous ralentissent, et j'suis en colère et j'en ai marre et j'veux abandonner.
J'me sens injuste.
Mais… mais je les aime, ou j'ai envie de les aimer. la vérité, c'est que j'en ai marre d'être en colère. J'en ai marre de leur en vouloir. Et je me trouve à me demander si c'est possible de trouver de la sérénité dans ce bordel, de les aimer avant qu'iels n'est trouvé leur empathie et leur amour pour moi. Et savoir attendre, la patience et l'amour dans le cœur, en attendant qu'iels me rejoignent, et toujours, la main tendue dans l'espoir qu'un jour iels la saisissent.
20260110 — edit : correction de typo, changement de LGBT pour TPG